Par Alexander Miller, consultant sur les marchés de l’énergie et des matières premières. Eurasia Business news, 15 octobre 2022

Washington – Les États-Unis et leurs partenaires s’empressent de conclure un accord sur un niveau de plafonnement des prix du pétrole russe au cours des deux prochaines semaines, alors qu’ils cherchent à contenir les coûts mondiaux du pétrole à la suite d’une réduction de la production par l’Organisation des sociétés exportatrices de pétrole et ses alliés (OPEP+) dirigés par l’Arabie saoudite et la Russie.

La semaine dernière, la Russie, l’Arabie saoudite et d’autres membres de l’OPEP+ ont convenu de réduire la production de pétrole de 2 millions de barils par jour, ce qui constituera la plus forte réduction de la production depuis le début de la pandémie de coronavirus en 2020. Les exportateurs ont également accepté de prolonger l’accord, dans lequel ils s’entendent sur le niveau de production, jusqu’à la fin de 2023.

Les économies avancées du G7, ainsi que l’Australie, travaillent à la mise en place d’un plan de plafonnement avant la date limite du 5 décembre qui interdirait l’utilisation de services de financement, d’assurance et d’expédition pour le pétrole russe à moins que le pétrole ne soit vendu en dessous d’une limite de prix fixée.

Les responsables impliqués dans les pourparlers visent à établir et à publier le plan complet de plafonnement des prix au moins un mois avant la date limite de décembre afin de donner aux marchés le temps de se préparer au nouveau régime de sanctions. La date butoir serait donc le 5 novembre.

Les dirigeants de l’administration du président américain Joe Biden ont dénoncé la réduction de la production de l’OPEP+, décision qui est en partie une mesure de représailles des producteurs pour la poussée du plafonnement des prix menée par les États-Unis. Les responsables du Trésor ont déclaré qu’ils continuaient d’aller de l’avant avec l’effort de plafonnement des prix, l’un d’eux affirmant que la hausse des prix mondiaux du pétrole pourrait rendre l’achat de pétrole russe sous plafond de prix une possibilité plus attrayante dans le monde entier.

Les discussions entre les États-Unis et leurs alliés se concentrent maintenant sur le prix spécifique du plafond, selon des responsables américains et européens. La secrétaire américaine au Trésor, Janet Yellen, a déclaré cette semaine que la Russie avait vendu du pétrole pour environ 60 dollars le baril dans l’histoire récente, laissant entrevoir un niveau possible pour le plafond. Cela fixerait le prix au-dessus du coût de production de la Russie, que certains documents du gouvernement russe évaluent à environ 45 dollars le baril. Un prix de 60 dollars le baril est également en ligne avec les prix historiques du pétrole russe.

« Donc, un prix dans cette fourchette serait certainement suffisant pour penser que la Russie pourrait produire et vendre de manière rentable », a déclaré Mme Yellen. Le baril de brut Brent s’est négocié à plus de 90 dollars jeudi 13 octobre, bien que le pétrole russe se soit vendu à prix réduit sur les marchés mondiaux cette année.

Mme Yellen a déclaré vendredi que les États-Unis et leurs alliés pourraient ajuster le prix au fil du temps. Les responsables américains ont déclaré que le prix serait fixé en dollars par baril.

« La coalition qui impose ces interdictions de services décidera conjointement du prix approprié », a-t-elle déclaré, ajoutant qu‘”aucune décision n’a été prise » quant au niveau.

La réponse de Moscou n’a pas changé. La Russie ne fournira pas de pétrole aux pays qui fixeront un plafond de prix, a confirmé le vice-Premier ministre Alexander Novak. Celui-ci a d’ailleurs conseillé aux États-Unis de fixer un prix marginal pour leurs propres ressources énergétiques, qu’ils fournissent à l’Europe à quatre fois le prix de leur marché intérieur. Il s’agit bien sûr du GNL américain, dont le prix de vente aux européens a suscité la sévère critique du ministre français de l’Economie Bruno Le Maire ce mercredi. Celui-ci demande aux États-Unis la livraison à la France d’un gaz naturel liquéfié «moins cher», au moment où la crise énergétique fait rage en Europe et alimente une forte inflation, cause de troubles sociaux. «Nous attendons davantage de l’administration américaine», a affirmé le ministre français au cours d’une prise de parole à l’occasion d’une réunion rassemblant les ministres des Finances du G7 à Washington.

Proposant le seuil de 60 dollar le baril, les États-Unis ont offert un prix assez élevé pour le pétrole russe. Cependant, Washington agit ici dans son propre intérêt. Les États-Unis eux-mêmes ne veulent pas que le pétrole russe quitte le marché de l’énergie. Washington a peu d’intérêt pour le pétrole russe lui-même, l’embargo américain est en vigueur depuis le printemps. Mais le gouvernement américain s’inquiète du prix mondial du pétrole. Il est déjà insatisfait des dernières actions des membres de l’OPEP+, qui ont fourni des prix du pétrole à un niveau ne dépassant pas 90 dollars le baril. Et le départ de l’acteur russe du marché entraînera instantanément une hausse sans précédent des prix du pétrole sur les marchés mondiaux, ce qui aggraverait l’inflation. Washington n’est pas satisfait de cela, car le coût de l’essence aux États-Unis lui-même augmente en proportion directe de la hausse des prix sur les marchés mondiaux, et les élections de mi-mandat auront lieu le 8 novembre prochain. Les électeurs américains sont traditionnellement très scrupuleux sur les prix du carburant, c’est un sujet très sensibles pour eux. En conséquence, les démocrates sont en mauvaise posture pour le scrutin du mois prochain et les républicains ont de grande chances d’emporter la majorité à la Chambre des représentants.

Les prix du pétrole sont un sujet brûlant pour l’administration Biden alors qu’elle tente d’apprivoiser l’inflation la plus élevée depuis 40 ans (8,2% en septembre, après 8,3% en août et 8,5% en juillet). Les prix de l’énergie sont un moteur de l’inflation généralisée des prix de consommation aux États-Unis. Les prix de l’essence augmentent aussi aux Etats-Unis et en Europe. La France est particulièrement touchée actuellement, alors qu’un syndicat, la CGT, tire parti des tensions sur le marché de l’énergie pour mener une grève bloquant les raffineries françaises de pétrole. Des millions de français ont d’importantes difficultés pour acheter du carburant. La pénurie d’essence et de gazole devrait ralentir la dynamique de l’économie française, déjà touchée par les conséquences des sanctions contre la Russie (pénurie de gaz, de pétrole, de métaux, de bois).

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Aux Etats-Unis, les responsables diplomatiques et de l’industrie font pression sur le département américain du Trésor pour obtenir plus d’informations sur leur plan de plafonnement des prix alors que les négociants en pétrole commencent à planifier leurs expéditions pour décembre. Lors de récents briefings entre les responsables du Trésor et les acteurs du marché pétrolier sur la façon de se conformer au plafonnement des prix, une grande partie de la discussion s’est concentrée sur ce que sera le prix.

Le plan de plafonnement vise à tirer parti du contrôle occidental de l’assurance maritime, du financement et du transport maritime pour obliger la Russie à vendre du pétrole sous le plafond des prix. Mais certains analystes de marché s’attendent à ce que la Russie soit probablement en mesure de vendre du pétrole sans avoir accès aux assureurs et aux banques basés dans les pays du G7. La Russie pourrait bénéficier d’un système d’assurance maritime et de financement du transport maritime alternatif, propre aux BRICS, qui ont déjà créer leur propre banque de développement en 2014 et projettent de lancer une monnaie de paiement commune.

Même si le pétrole russe est vendu en dehors du système de plafonnement des prix, les responsables du Trésor américains estiment que les acheteurs chercheront à acheter du pétrole russe à un prix proche du niveau fixé par le G7. Les responsables du Trésor et certains analystes de marché pensent également qu’il serait plus coûteux pour la Russie de trouver une assurance et un financement alternatifs pour l’expédition de son pétrole, réduisant ainsi ses revenus nets.

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Les États-Unis et leurs alliés tentent de mettre en place le plafonnement des prix du pétrole russe avant le 5 décembre, car le plan est une exemption aux sanctions actuelles de l’Union européenne interdisant l’assurance et le financement du pétrole russe. Les responsables américains craignent que l’interdiction européenne, sans exception pour le plafonnement des prix, ne retire de grandes quantités de pétrole russe des marchés, réduisant l’offre mondiale et aggravant davantage l’inflation, qui était en septembre à 8,2% aux Etats-Unis (base annuelle) et 10% pour la zone euro.

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Les exportations de pétrole russe en 2022 augmenteront d’environ 8% par rapport à l’année dernière, a déclaré le vice-Premier ministre russe Alexander Novak.

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