Par Swann Collins, investisseur, écrivain et consultant en affaires internationales – Eurasia Business News, 29 juin 2022 – Mise à jour le 13 octobre 2022

La Russie et la Chine mènent la dynamique au sein des BRICS pour développer une nouvelle monnaie de réserve mondiale, en défi au dollar américain.

Le président russe Vladimir Poutine a déclaré le 22 juin dernier qu’une nouvelle monnaie de réserve est en cours de développement au sein du groupe des BRICS et reposera sur un panier de devises des pays membres du groupe: Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. Tous ces pays sont des producteurs d’or.

« La question de la création d’une monnaie de réserve internationale basée sur un panier de devises de nos pays est à l’étude », a annoncé M. Poutine lors du forum économique des BRICS, qui s’est déroulé à Pékin le 22 juin. « Nous sommes prêts à coopérer ouvertement avec tous les partenaires honnêtes. »

Cette politique monétaire est dirigée contre le dollar américain, dont la domination dans l’économie mondiale diminue inexorablement sur les vingt dernières années, face à l’euro, au yuan ou au rouble. La Russie et la Chine, alliés politiques, énergétiques et économiques, veulent en effet s’affranchir des Etats-Unis sur la scène internationale.

La création d’une nouvelle monnaie de réserve permettra aux BRICS de créer leur propre sphère d’influence et leur propre unité monétaire dans ce domaine. Une possibilité est que le panier de devises des BRICS puisse attirer non seulement les réserves monétaires des membres du groupe, mais aussi les réserves des pays déjà dans sa sphère d’influence.

La rapidité avec laquelle les Etats-Unis et leurs alliés ont imposé des sanctions sur les réserves de change russes fin février et début mars (gel d’environ la moitié des réserves monétaires de la Banque de Russie, soit 300 milliards d’équivalent dollars et euros) a choqué les autorités russes. La Banque centrale russe l’a pratiquement publiquement reconnu. La Chine a également remarqué la rapidité et la furtivité des actions du Trésor américain dans la localisation et le gel des avoirs monétaires de l’Etat russe.

La Russie et la Chine s’attelèrent dès 2014 à réduire la part du dollar dans leurs réserves monétaires et le remplacèrent par des lingots d’or. La Chine achète de l’or à un rythme soutenu depuis le début des années 2010 pour augmenter ses réserves du précieux métal et sécuriser la valeur du yuan/renminbi. La Russie met en œuvre une politique similaire depuis 2014. En 2014, la Russie et la Chine signèrent un accord bilatéral permettant d’accéder à la monnaie de l’autre pays sans avoir à l’acheter sur le marché des changes. En 2017, l’accord fut prolongé de trois ans. L’objectif est d’éviter de recourir au dollar pour le paiement des échanges commerciaux entre la Chine et la Russie. Le président russe Vladimir Poutine a déclaré à plusieurs reprises que les États-Unis utilisent leur monnaie comme un instrument de lutte politique.

La Chine depuis au moins 2010 travaille à la création d’un système monétaire régional, reposant sur le yuan et l’or, afin de de se hisser du statut de puissance économique globale à celui d’empire économique. Chaque empire s’appuie sur une monnaie qu’il contrôle.

Les pays occidentaux ont compris cette stratégie de Moscou et de Pékin. Les leaders du G7 décidèrent alors le 26 juin d’interdire les importations d’or russe dans leurs économies. Cependant, une telle mesure aura peu d’effet. La Chine, l’Inde et la Turquie étant de grands importateurs d’or, ils remplaceront facilement le marché occidental pour l’or russe.

La tentative d’isolement international de la Russie, menée par les Etats-Unis, n’a cependant pas atteint ses objectifs. En effet, la Chine soutient publiquement la Russie, qu’elle considère désormais comme une “alliée”. Le 15 juin, les médias de l’Etat chinois ont annoncé que le président chinois Xi Jinping avait déclaré mercredi à son homologue russe Vladimir Poutine que Pékin continuerait à soutenir Moscou sur « la souveraineté et la sécurité ». Depuis les sanctions occidentales sur le pétrole russe, la Russie est devenue le plus grand fournisseur de pétrole brut de la Chine. Xi Jinping et les dirigeants chinois soutiennent la Russie sur la question ukrainienne. Pékin critique publiquement l’élargissement de l’OTAN, bras armé de Washington, et déclare régulièrement que « les tentatives d’élargir les alliances militaires et de rechercher sa propre sécurité aux dépens des autres ne feront qu’alimenter un dilemme de sécurité ».

La Russie a su développer sa participation et son influence au sein du groupe des BRICS, auquel veulent maintenant adhérer l’Argentine et l’Iran. L’Arabie saoudite serait aussi intéressée par une adhésion au groupe des BRICS.

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Moscou veut développer et mettre en oeuvre au sein des BRICS un système de messagerie et de paiements internationaux alternatif à SWIFT, système contrôlé par les Etats occidentaux. La Russie souhaite connecter son propre système, SPFS, opérationnel depuis décembre 2017, au réseau des BRICS.

Le président russe Vladimir Poutine déclara en ce sens le 22 juin qu’avec les partenaires des BRICS, “des mécanismes alternatifs fiables pour les paiements internationaux sont en cours de développement.

« Le système russe de transmission des messages financiers est ouvert pour connecter les banques des cinq pays. La géographie de l’utilisation du système de paiement russe Mir est en expansion », ajouta Vladimir Poutine.

Augmenter les règlements en monnaies nationales

La création d’une monnaie alternative basée sur un panier de devises des pays membres du groupe BRICS dépendra de l’augmentation de la part des règlements en monnaies nationales, ainsi que de l’atteinte d’un certain niveau de dédollarisation, a expliqué le 27 juin 2022 le directeur adjoint du Département de la coopération économique multilatérale et des projets spéciaux du Ministère russe du Développement économique, Nikita Kondratyev.

Selon Monsieur Kondratyev, avant le lancement d’une nouvelle monnaie internationale, il est nécessaire de construire une architecture financière commune entre pays partenaires.

« Sans une augmentation de la part des règlements en monnaies nationales, sans une certaine part de dédollarisation, qui a maintenant lieu dans le cadre des BRICS, sans mécanismes financiers, le pool de réserves monétaires contingentes des BRICS, qui existe maintenant et est testé en tenant compte des paniers de monnaies nationales, il ne sera pas possible de parvenir à la création d’une monnaie alternative commune », a déclaré le haut-fonctionnaire russe.

Actuellement, la part des règlements commerciaux dans les monnaies nationales des pays BRICS est de 38%, alors qu’en 2013-2014, le chiffre ne dépassait pas 3%. Dans un avenir proche, il est prévu de l’augmenter à 50%, y compris par le biais du commerce de produits agricoles et de biens de consommation.

Le 29 juin, le premier vice-président de la Banque centrale de la Fédération de Russie, Vladimir Chistyukhin, a déclaré que “le rôle du dollar américain et de l’euro en tant que monnaies de réserve a été épuisé, non seulement pour la Russie, mais aussi pour un certain nombre d’autres pays.

Le 6 septembre, le géant gazier russe Gazprom a annoncé avoir signé un accord avec la Chine pour recevoir le paiement de ses livraisons de gaz en yuans et roubles au lieu du dollars.

La géopolitique et la dédollarisation

Après plus de cinq mois de combats, le conflit militaire en Ukraine continue de faire rage. Des armes de plus en plus sophistiquées sont utilisées. Les États-Unis transfèrent des avions F-35 en mer Noire et voudraient installer dans la région un système de défense antimissile, en complément de ceux déjà installés en Roumanie et en Pologne. Washington fournit toujours plus de missiles antichars Javelin aux forces ukrainiennes. La Russie se préparait en juin quant à elle à déployer des missiles à longue portée avec une charge nucléaire, les Iskander-M, en Biélorussie. Moscou contrôle déjà le sud de l’Ukraine et l’Est, avec le Donbass. La guerre s’intensifie et s’installe dans la durée. Les dirigeants du G7 sont peu disposés à négocier avec la Russie. Ce contexte d’affrontement armé entre la Russie et l’OTAN par l’intermédiaire de l’Ukraine ne peut que provoquer l’accélération de la dédollarisation de l’économie mondiale, alors que la Russie reçoit le soutient de la Chine, de l’Inde, et de dizaines d’autres puissances régionales en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique du Sud.

Ces fortes tensions géopolitiques et l’inflation qui frappe la zone euro et les Etats-Unis depuis juillet 2021 alimente la stabilité voire la hausse des prix de l’or. Le 29 juin, à la mi-journée, les prix de l’once d’or se sont élevés au plus haut à $ 1 834.2, pour se stabiliser à $ 1 819. Cela représente une hausse de +3.27% sur un an.

Le 5 août 2022, le président russe a signé un décret interdisant aux ressortissants “d’Etats hostiles” jusqu’au 31 décembre 2022 les transactions relatives à des actions de sociétés russes figurant sur la liste des entreprises stratégiques et des sociétés par actions approuvée par un décret du 4 août 2004. Parmi elles, figurent les sociétés relatives à l’Accord de partage de la production pour le projet Sakhalin-1 et à l’Accord sur le développement et la production de pétrole au champ de Kharyaga sur la base du partage de la production. L’interdiction de transaction couvre aussi les actions constituant le capital autorisé de sociétés commerciales qui fabriquent des équipements les secteurs pétrolier et gazier et fournissent des services d’entretien et de réparation de ces équipements ainsi que les actions constituant le capital autorisé des banques russes. Ce décret présidentiel rend en fait impossible le retrait rapide de capitaux étrangers investis dans des sociétés en Russie.

Le gouvernement fédéral et la Banque centrale doivent préparer d’ici le 15 août une liste des banques russes auxquelles cette interdiction de sortie de capitaux étrangers s’appliquera. Par ailleurs, aux termes du décret, le président russe se réserve le droit d’autoriser la vente d’actions détenues par des ressortissants “d’Etats hostiles” par une décision spéciale. La durée de la restriction sur les transactions peut également être prolongée par décret présidentiel.

Ce nouveau régime issu du décret du 5 août entraîne le gel des actifs étrangers dans les sociétés russes. C’est une réponse directe aux sanctions européennes, britanniques et américaines prises depuis mars 2022 contre des entreprises, des banques et des hommes d’affaires russes.

Le même jour, le président turc Recep Tayyip Erdogan était reçu à Sotchi par le président russe Vladimir Poutine. Le dirigeant turc a déclaré que lors de leurs discussions, un accord avait été conclu sur le paiement en roubles pour le commerce entre les deux pays. Moscou et Ankara ambitionnent en outre de porter le volume du commerce bilatéral à 100 milliards par en en équivalent dollars. Le président turc ajouta qu’il y a de « sérieux progrès » dans la mise en oeuvre de la reconnaissance de la carte bancaire russe Mir par les banques turques.

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Le 29 septembre 2022, il fut confirmé lors du Club de discussion Valdaï, en Russie, que les pays membres des BRICS travaillent sur la création d’une monnaie unique de règlement. C’est l’ambassadeur itinérant du ministère russe des Affaires étrangères de Russie auprès des BRICS, Pavel Knyazev, qui l’a déclaré.

« En particulier, est discutée l’idée de la possibilité et des perspectives de créer une monnaie de règlement unique commune basée sur les monnaies des pays BRICS », a-t-il déclaré. Selon le diplomate russe, « il y a une étude active et un travail en cours sur les mécanismes d’échange d’informations financières et de règlements financiers entre les pays des BRICS ».

Les pays membres des BRICS visent à renforcer la coopération financière et commerciale, a ajouté Pavel Knyazev, qui a également porté l’attention de l’auditoire sur la croissance régulière du commerce au sein des BRICS, malgré toutes les restrictions dues à la pandémie de coronavirus en 2020 et 2021 et d’autres difficultés résultant du conflit armé en Ukraine.

L’acronyme BRICS, dérivé des lettres initiales des noms des membres du groupe, a été créé en décembre 2010, lorsque l’Afrique du Sud a rejoint l’organisation qui était auparavant connue sous le nom de BRIC. L’objectif du groupe, créé à l’initiative de la Russie en 2006, est de renforcer la coopération globale entre les États membres. La Chine assurera la présidence des BRICS en 2022.

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