Par Paul Jouvenet, juriste et essayiste – Eurasia Business News, 11 mars 2023

Wang Yi, membre du Bureau politique du Comité central du Parti communiste chinois (PCC) et directeur du Bureau de la Commission centrale des affaires étrangères, assiste à une réunion avec le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien Ali Shamkhani et le ministre d’État et conseiller à la sécurité de l’Arabie saoudite Musaad bin Mohammed Al Aiban à Pékin, Chine, le 10 mars 2023. China Daily via REUTERS

L’Iran et l’Arabie saoudite ont convenu de rétablir leurs relations diplomatiques et d’ouvrir des ambassades. La nouvelle, attendue au Moyen-Orient depuis plusieurs années, a été annoncée à la suite des pourparlers menée par la Chine, en tant que médiateur. Les accords conclus peuvent sérieusement changer l’atmosphère géopolitique dans la région et renforcer l’isolement de l’Occident.

L’accord a été annoncé à l’issue de quatre jours de pourparlers secrets à Pékin entre les deux rivaux du Moyen-Orient.

Suite à ce rapprochement, il existe une réelle perspective de résoudre le conflit armé au Yémen, débuté en 2014, ainsi que de régler un certain nombre de questions internes en Syrie et au Liban. Il s’agit d’un recul important de l’influence diplomatique des États-Unis et d’Israël au Moyen-Orient, sans parler de la voix de l’Europe, négligée par les puissances orientales et asiatiques depuis des années.

Non-ingérence et coopération

Vendredi 11 mars, dans l’après-midi, une grande nouvelle fut annoncée à Pékin : après quatre jours de discussions secrètes dans la capitale chinoise, l’Iran et l’Arabie saoudite, avec la médiation de la Chine, ont convenu de rétablir leurs relations diplomatiques interrompues en 2016. Les deux Etats vont rouvrir leurs ambassades et autres missions diplomatiques dans un délai de deux mois. Les parties ont réaffirmé le respect de la souveraineté et le principe de non-ingérence dans leurs affaires intérieures respectives.

Riyad et Téhéran ont accepté de relancer l’accord de coopération dans le domaine de la sécurité, signé en avril 2001, ainsi que d’organiser une réunion des ministres des affaires étrangères des deux pays pour discuter des perspectives de coopération.

Le document, publié par les agences de presse de l’Arabie saoudite et de l’Iran, note que les pourparlers à Pékin ont eu lieu du 6 au 10 mars. Les délégations étaient dirigées par le conseiller à la sécurité nationale et ministre d’État de l’Arabie saoudite, Musayed al-Ayban, et le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale de l’Iran, Ali Shamkhani. Ce dernier a noté que « la base de la tenue de nouvelles et très sérieuses négociations entre les délégations de l’Iran et de l’Arabie saoudite » était la visite en février dernier du président iranien Ebrahim Raisi à Pékin.

Les deux parties ont exprimé leur gratitude à Beijing pour l’organisation de ces pourparlers tenus secrets, tout en n’oubliant pas de remercier Oman et l’Irak d’avoir organisé des cycles de dialogue en 2021-2022. Ces deux pays arabes ont travaillé avec intensité depuis 2016 pour réconcilier les deux puissances régionales riveraines du Golfe persique.

Des décennies de crises

Depuis la révolution iranienne de 1979, les relations entre l’Iran et l’Arabie saoudite ont été en crise constante, passant d’une guerre froide à une rupture complète. Après la chute de Saddam Hussein à Bagdad en mars 2003, l’Iran a développé son influence dans les pays arabes, devenant l’un des acteurs clés en Irak, en Syrie, au Yémen, au Liban et au Bahreïn. De plus, pour les classes populaires des pays arabes, l’Iran est devenu un symbole de résistance aux États-Unis, à Israël et à l’impérialisme occidental en général. Dans ce contexte, l’Arabie saoudite et ses alliés régionaux, en revanche, apparaissaient comme sclérosés et embourbés dans la corruption et leurs relations atypiques avec les Etats-Unis et l’Europe.

Une autre aggravation des relations déjà difficiles entre Téhéran et Riyad commença en septembre 2015, lorsqu’environ 800 pèlerins, dont 464 Iraniens, furent tués accidentellement dans une bousculade pendant le hajj en Arabie saoudite. Téhéran accusa alors les autorités saoudiennes d’incompétence. Riyad pensa que l’Iran politisait trop le drame. La rupture définitive des relations diplomatiques eut lieu en 2016 après l’exécution par les Saoudiens d’un prédicateur chiite, l’un des dirigeants de l’opposition locale, Nimr Baqr al-Nimr, en détention depuis 2012. En réponse à l’exécution, une foule en colère s’attaqua aux missions diplomatiques de l’Arabie saoudite en Iran. Les assaillants furent punis, mais les pays arabes accusèrent Téhéran de fomenter des troubles civils dans la région.

Des tentatives de réconciliation entre l’Iran et l’Arabie saoudite furent faites à plusieurs reprises. Le processus commença en 2017, mais après que Donald Trump s’installa dans les fonctions de président des États-Unis en janvier 2017, toute activité dans ce sens fut gelée. Washington se concentra à créer une coalition anti-iranienne au Moyen-Orient, principalement composée des monarchies arabes du golfe Persique et d’Israël. Dans ce contexte, un processus de normalisation des relations entre les Israéliens et les pays arabes – les Émirats arabes unis et Bahreïn – fut lancé. Le gendre de Donald Trump y joua un rôle particulier.

En 2019, l’Arabie saoudite accusa l’Iran d’attaques de missiles et de drones contre ses installations pétrolières ainsi que d’attaques contre des pétroliers. L’Iran nia les accusations. Le mouvement houthi du Yémen, allié de l’Iran, mena également des attaques transfrontalières de missiles et de drones contre l’Arabie saoudite, qui dirige une coalition combattant les Houthis. En 2022 ces derniers étendirent leurs frappes aux Émirats arabes unis.

Joe Biden, élu président des Etats-Unis en novembre 2020 après un vote serré face à Donald Trump, tenta contrairement à lui d’établir des contacts avec Téhéran. En particulier, une tentative fut faite pour relancer le Plan d’action global commun (JCPOA), issu de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien, signé le 14 juillet 2015, qui prévoyait la levée des sanctions contre l’Iran en échange de la limitation de son programme nucléaire. Dans ce contexte, la médiation arabe entre l’Iran et l’Arabie saoudite put alors s’intensifier. Toutefois, rien ne sortit des négociations sur la relance du JCPOA, et les relations de Téhéran avec Washington et l’Occident dans son ensemble se dégradèrent à nouveau.

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Au cours de l’année écoulée, l’Arabie saoudite et d’autres pays arabes ont été de plus en plus actifs sur la scène diplomatique régionale, essayant de s’affranchir des États-Unis, dont le prestige, déjà diminué par leurs échecs successifs en Irak, en Libye, en Syrie et en Afghanistan, est davantage affaibli en raison de leurs choix internes de société (wokisme et matérialisme extrême), incompréhensibles pour les dirigeants du monde arabo-musulman. En particulier, cette prise de distance entre les monarchies du Golfe et Washington peut être vu dans le contexte du conflit russo-ukrainien : Riyad n’a pas réduit ses relations avec Moscou en faveur de Washington, mais au contraire, a décidé de participer à une médiation entre la Russie et l’Ukraine. La reprise tant attendue des relations avec Téhéran est également révélatrice de l’éloignement d’avec l’Occident. Le fait même de rétablir les relations bilatérales et le fait que cela ait été annoncé à Pékin est un fait majeur pour la scène internationale. La Chine s’érige comme grande puissance capable de jouer un rôle de médiation efficace et de rapprocher des rivaux régionaux. Compte tenu des relations actuelles des États-Unis avec la Chine, cela ne peut qu’offenser Washington.

Moscou tire aussi un bénéfice du rétablissement relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite. La Fédération de Russie a toujours préconisé le dialogue entre ces acteurs régionaux, conformément à la politique russe de sécurité dans le golfe Persique.

D’une manière ou d’une autre, les lauriers du « pacificateur » sont attribués à Pékin, qui a réussi par ce résultat à intensifier son influence politique au Moyen-Orient – bien qu’auparavant la Chine se soit concentré sur l’économie, laissant les questions politiques à la Russie et aux États-Unis. Point important ici, l’Europe, qui ne compte pas, en contradiction majeure avec sa tradition politique dans le monde.

Un nouvel équilibre au Moyen-Orient

Le rétablissement des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite peut sérieusement changer, sinon l’équilibre des forces, du moins le climat géopolitique au Moyen-Orient. En particulier, il y a une chance de résoudre le conflit au Yémen, ainsi que de résoudre un certain nombre de questions internes en Syrie et au Liban. Dans ce contexte, l’une des questions intéressantes est de savoir s’il est réaliste d’attendre la reprise des contacts diplomatiques entre Riyad et Damas. Fin février de cette année, des publications apparurent dans la presse selon lesquelles l’Arabie saoudite avait communiqué à la Syrie une liste de demandes, au cas où le royaume pourrait relancer le dialogue avec les dirigeants syriens. Il s’agissait, entre autres, du retrait de Syrie des groupes armés chiites fidèles à l’Iran. Il est peu probable que cela se produise dans un avenir proche, tout comme la disparition complète de la rivalité entre Riyad et Téhéran. Cependant, le dialogue entre Riyad et Damas devrait s’améliorer, sous le parrainage de Téhéran et de Moscou. La Russie est en effet le protecteur militaire de la Syrie. L’Etat syrien doit en effet sa survie à l’intervention militaire russe à compter de 2015, contre les groupes terroristes islamistes.

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Un autre point clé suite aux annonces du 11 mars est la perspective d’établir des relations diplomatiques entre l’Arabie saoudite et Israël. Washington est activement impliqué dans les négociations entre les deux Etats. Dans le contexte de la confrontation avec l’Iran sur son programme nucléaire et son assistance militaire à la Russie pendant la guerre en Ukraine, le rapprochement avec l’Arabie saoudite est devenu une priorité pour le président américain Joe Biden et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu. Le 11 mars, lors d’une visite à Rome, M. Netanyahu évoqua l’idée d’opportunités économiques « au-delà de l’imagination » en cas de normalisation des relations diplomatiques entre Israël et l’Arabie saoudite.

Cependant, Riyad est toujours prudent quant à la conclusion d’un accord avec Israël qui serait immédiatement critiqué dans le monde arabe (en particulier dans le contexte d’une nouvelle aggravation du conflit israélo-palestinien), et augmenterait également les tensions avec l’Iran. À cet égard, avant d’accepter l’accord, l’Arabie saoudite a proposé plusieurs conditions à Washington. En particulier, le royaume saoudien veut des garanties fermes que les États-Unis l’aideront dans le développement de l’énergie nucléaire civile et viendront à son aide en cas de troubles politiques et sécuritaires.

L’ancien Premier ministre israélien Naftali Bennett a qualifié les nouvelles de Pékin « d’événement grave et dangereux pour Israël et de victoire diplomatique importante pour l’Iran ». Ce dernier a accusé M. Netanyahu d’un « échec retentissant causé par la négligence diplomatique, la faiblesse générale et les conflits internes en Israël ».

Un grand succès pour la Chine et les BRICS

Ce rapprochement diplomatique entre l’Arabie saoudite et l’Iran est une victoire pour la Chine et les BRICS. En effet, fin juin 2022, l’Iran exprima sa volonté d’adhérer au groupe des BRICS. Les autres Etats ayant déposé leurs candidatures en 2022 sont l’Algérie et l’Égypte, ainsi que le Bahreïn, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis. Ce succès de la Chine en tant que médiateur isole davantage l’Europe et les Etats-Unis, dans une région qui n’a pas oublié les guerres d’Irak, de Lybie et de Syrie.

Pékin met en oeuvre patiemment depuis plusieurs une politique d’influence au Moyen-Orient. En décembre 2022, l’Arabie saoudite et la Chine signaient lors du sommet de Riyad un accord couvrant 50 milliards de dollars d’investissements bilatéraux. Du 8 au 11 décembre, le président chinois Xi Jinping effectua une visite d’Etat de trois jours en Arabie saoudite, où il fut reçu en tant qu’invité de marque. Il s’agissait de sa première visite en six ans. L’évènement a marqué le nouvel alignement de l’Arabie saoudite, qui souhaite préserver son indépendance stratégique à l’égard de l’Occident et se rapprocher de grandes puissances alternatives comme la Russie et la Chine.

Les BRICS réunissent depuis 2010 le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud. Tous ces pays sont des puissances économiques en croissance. L’objectif du groupe, créé en 2006, est de renforcer la coopération globale entre les États membres et de peser collectivement sur la scène internationale, face au G7. La Chine assurait la présidence des BRICS en 2022. Elle a passé le relais à l’Afrique du Sud pour l’année 2023.

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