Par Swann Collins, écrivain, investisseur et consultant en affaires internationales – Eurasia Business News, le 14 août 2022

La journaliste américaine Laura Secor, spécialiste de l’Iran, a publié le 12 août dans le Wall Street Journal un entretien avec l’influent Henry Kissinger. L’ancien Secrétaire d’Etat et conseiller à la sécurité nationale vient de publier son 19e livre, “Leadership: Six Studies in World Strategy“, ouvrage de 528 pages. Après ses prises de parole remarquées lors du forum de Davos en mai et dans le magazine britannique The Spectator le 2 juillet, le doyen des affaires internationales s’est à nouveau exprimé sur la situation en Ukraine et sur les enjeux de la politique étrangère américaine envers la Russie et la Chine. D’après lui, les Etats-Unis sont au bord de la guerre avec la Russie et la Chine, en raison d’une politique étrangère erratique de Washington, menée sans but clair et sans homme d’Etat clairvoyant.

Dans cet entretien, Henry Kissinger décrit deux personnalités de dirigeant sur la scène internationale, associées à deux fonctions. Il déclare qu’avoir un but est la qualité déterminante du prophète, tandis qu’assurer l’équilibre, est la préoccupation directrice de l’homme d’État. Depuis les années 1950, alors qu’il enseignait comme universitaire à Harvard, écrivant sur la stratégie nucléaire, M. Kissinger a défini et analysé la diplomatie comme un exercice d’équilibre entre les grandes puissances, assombries depuis 1945 par le potentiel de catastrophe nucléaire et de destruction mutuelle. La capacité apocalyptique de la technologie moderne des armes, selon lui, fait du maintien de l’équilibre entre puissances hostiles, aussi difficile soit-il, un impératif primordial des relations internationales.

« Dans ma pensée, l’équilibre a deux composantes », déclare Henry Kissinger lors de l’entretien. « Une sorte de rapport de force, avec une acceptation de la légitimité de valeurs parfois opposées. Parce que si vous croyez que le résultat final de votre effort doit être l’imposition de vos valeurs, alors je pense que l’équilibre n’est pas possible. Donc, un niveau est une sorte d’équilibre absolu. »

L’autre niveau, d’après Henry Kissinger, est « l’équilibre de la conduite, ce qui signifie qu’il y a des limites à l’exercice de vos propres capacités et de votre pouvoir par rapport à ce qui est nécessaire pour l’équilibre global ». Pour réaliser cette combinaison, il faut « une compétence presque artistique », dit-il. « Ce n’est pas très souvent que les hommes d’État l’ont délibérément visé, parce que le pouvoir avait tellement de possibilités d’être étendu sans être désastreux que les pays n’ont jamais ressenti cette pleine obligation [de respecter l’équilibre]. »

Avec sagesse, Monsieur Kissinger concède que l’équilibre, bien qu’essentiel dans les relations internationales, ne peut néanmoins pas être une valeur en soi. “Il peut y avoir des situations où la coexistence est moralement impossible“, note-t-il. “Par exemple, avec Hitler et l’Allemagne nazie. Avec Hitler, il était inutile de discuter d’équilibre – même si j’ai une certaine sympathie pour le Premier ministre Chamberlain qui pensait qu’il avait besoin de gagner du temps pour une confrontation qu’il considérait inévitable de toute façon.

Il y a un indice, dans son nouveau livre “Leadership: Six Studies in World Strategy“, de l’espoir de M. Kissinger que les hommes d’État américains contemporains pourraient absorber et comprendre les leçons de leurs prédécesseurs. « Je pense que la période actuelle a beaucoup de mal à définir une direction », dit M. Kissinger. « C’est très réactif à l’émotion du moment. » Les Américains résistent à séparer l’idée de diplomatie de celle de “relations personnelles avec l’adversaire“. “Ils ont tendance à voir les négociations, en termes missionnaires plutôt que psychologiques, cherchant à convertir ou à condamner leurs interlocuteurs plutôt qu’à pénétrer leur pensée.” Ici, cette remarque d’Henry Kissinger peut aussi s’appliquer aux dirigeants français et à leurs relais intellectuels parisiens, proches des néoconservateurs américains.

M. Kissinger voit le monde d’aujourd’hui comme s’approchant d’un dangereux déséquilibre entre les grandes puissances. « Nous sommes au bord de la guerre avec la Russie et la Chine sur des questions que nous avons en partie créées, sans aucune idée de la façon dont cela va se terminer ou de ce à quoi cela est censé conduire », déclare-t-il à Laura Secor.

Washington pourrait-il gérer les relations avec ses deux adversaires en triangulant entre eux, comme pendant les années Nixon ? Kissinger avait alors organisé le rapprochement inattendu entre les Etats-Unis et la Chine communiste, pour affaiblir l’influence de l’Union soviétique sur la scène internationale. L’ancien conseiller à la sécurité nationale ne donne pas de solution simple. « Vous ne pouvez pas simplement dire maintenant que nous allons les séparer et les retourner les uns contre les autres. Tout ce que vous pouvez faire, c’est de ne pas accélérer les tensions et de créer des options, et pour cela, vous devez avoir un but. »

Sur la question de Taïwan, l’homme d’Etat qu’est Henry Kissinger s’inquiète que les États-Unis et la Chine manœuvrent vers une crise. Il recommande le statu quo à Washington. « La politique qui a été menée par les deux parties a produit et permis la transformation de Taïwan en une entité démocratique autonome et a préservé la paix entre la Chine et les États-Unis pendant 50 ans. […] Il faut donc être très prudent dans les actions qui semblent changer la structure de base. »

M. Kissinger a courtisé la controverse plus tôt cette année en suggérant que les politiques imprudentes des États-Unis et de l’OTAN pourraient avoir déclenché la crise actuelle en Ukraine. L’influent doyen des affaires internationales ne voit pas d’autre choix que de prendre au sérieux les préoccupations des dirigeants russes en matière de sécurité en Europe. Il estime que c’était une erreur pour l’OTAN de signaler à l’Ukraine qu’elle pourrait éventuellement rejoindre l’alliance : « Je pensais que la Pologne – tous les pays occidentaux traditionnels qui ont fait partie de l’histoire occidentale – étaient des membres logiques de l’OTAN », dit-il. Mais l’Ukraine, d’après Henry Kissinger, est un ensemble de territoires autrefois intégrés à la Russie, que les Russes considèrent comme les leurs, même si « certains Ukrainiens » ne le pensent pas. Le développement du courant nationaliste ukrainien à partir de 1991, proche de la droite radicale, minoritaire mais très actif, a toujours fait office d’épouvantail pour la minorité russe vivant en Ukraine. Cette configuration politique a influencé le cours des évènements lors du Maïdan entre novembre 2013 et février 2014.

Plus loin dans l’entretien publié le 12 août, Henry Kissinger affirme que la stabilité géopolitique de l’Europe serait mieux servie avec une Ukraine faisant office de tampon entre la Russie et l’Occident : « J’étais en faveur de la pleine indépendance de l’Ukraine, mais je pensais que son meilleur rôle était quelque chose comme la Finlande. »

L’ancien Secrétaire d’Etat américain affirme cependant durant cet entretien que les dés ont maintenant été jetés. Après la façon dont la Russie a agi en Ukraine, notamment depuis le matin du 24 février, « maintenant je considère, d’une manière ou d’une autre, formellement ou non, que l’Ukraine doit être traitée à la suite de cela comme un membre de l’OTAN ».

Néanmoins, attentif à l’équilibre, Henry Kissinger recommande un règlement qui préserverait les gains de la Russie depuis 2014, lorsque la Crimée lui fut rattachée en mars et que certaines parties de la région du Donbass russophones s’insurgèrent contre le pouvoir nationaliste de Kiev. Cependant, le doyen des affaires internationales déclare ne pas avoir de réponse à la question de savoir en quoi un tel règlement différerait des Accords de Minsk de septembre 2014 et février 2015, restés inappliqués par Kiev, malgré les demandes de la France et de l’Allemagne. La Russie s’est appuyé sur cette absence de mise en oeuvre des Accords de Minsk pour maintenir le statu quo.

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En mai dernier, lors du forum de Davos, l’ancien secrétaire d’État avait appelé à inciter l’Ukraine à reprendre les négociations avec la Russie, ainsi qu’à mettre fin aux tentatives d’« infliger une défaite écrasante » aux troupes russes, dans le but de préserver une “porte de sortie” aux dirigeants russes. Kissinger avait exhorté les États-Unis et l’Occident à ne pas chercher une défaite embarrassante pour la Russie en Ukraine, avertissant que cela pourrait aggraver la stabilité à long terme de l’Europe. Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait critiqué cette approche.

La journaliste Laura Secor écrit dans l’article du 12 août issu de l’entretien que “la revendication morale posée par la mise en place d’un régime démocratique et l’indépendance de l’Ukraine – depuis 2014, plusieurs majorités législatives au Parlement ukrainien ont favorisé l’adhésion à l’Union européenne et à l’OTAN – et le sort du peuple ukrainien depuis le 24 février s’inscrivent maladroitement dans l’art de gouverner d’Henry Kissinger.”

Si l’évitement de la guerre nucléaire est le plus grand bien, que devons-nous aux petits États dont le seul rôle dans l’équilibre mondial serait alors d’être utilisés par les plus grands ?“, écrit la journaliste spécialiste de l’Iran.

En guise de réponse, le spécialiste des relations internationales déclare : « Comment unir notre capacité militaire à nos objectifs stratégiques […] et comment les relier à nos objectifs moraux – c’est un problème non résolu. »

En repensant à sa longue et souvent controversée carrière, Henry Kissinger résiste à l’autocritique, pratique pourtant en vogue ces dernières années en Occident. Lorsque Laura Secor lui demande s’il a des regrets sur ses années au pouvoir, il répond : « D’un point de vue manipulateur, je devrais apprendre une bonne réponse à cette question, parce qu’elle m’est toujours posée. » Bien qu’il puisse revenir sur certains points tactiques mineurs, dans l’ensemble, l’expérimenté négociateur répond : « Je ne me torture pas avec des choses que nous aurions pu faire différemment. »

Henry Kissinger a eu 99 ans en mai. L’influent expert des relations internationales, considéré comme un défenseur du courant réaliste, a servi dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale et a ensuite occupé des postes d’enseignement en histoire et en science du gouvernement à l’Université Harvard pendant vingt ans. Il exerça ensuite les fonctions de secrétaire d’État américain sous Richard Nixon et Gerald Ford de 1973 à 1977. Il fut également conseiller à la sécurité nationale auprès de ces présidents de 1969 à 1975.

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Bien que Kissinger n’ait pas occupé de poste depuis 1977, il a conseillé pratiquement tous les présidents américains depuis Nixon. Son bilan et ses points de vue divisent profondément l’opinion, mais il est rarement ignoré. Son influence sur la politique étrangère des Etats-Unis est réelle.

Dans l’équipe de Richard Nixon, Henry Kissinger développa la politique de détente avec l’Union soviétique. Kissinger négocia ainsi le traité SALT I avec Moscou, un accord limitant le nombre d’armes nucléaires des deux superpuissances. De même, en juin et octobre 1971, pour la première fois, Kissinger entra secrètement en contact avec la Chine communiste avec la complicité du président du Pakistan Yahya Khan qui permit à l’avion de Kissinger de voler pour Pékin depuis Islamabad. Puis Kissinger accompagna le président américain Nixon lors de sa visite officielle en Chine (la première d’un président américain) en février 1972. En 1973, Kissinger joua un rôle important dans la fin de la guerre du Kippour en négociant le cessez-le-feu entre Israël et l’Égypte.

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