Par Anthony Marcus, pour Eurasia Business News, le 8 janvier 2023

L’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger discutant de la guerre du Vietnam lors d’une conférence à la bibliothèque présidentielle Lyndon B. Johnson à Austin, Texas, en avril 2016.

Dans un article publié dans le magazine britannique The Spectator le 17 décembre 2022, l’influent praticien réaliste des relations internationales et ancien secrétaire d’Etat des Etats-Unis Henry A. Kissinger a présenté sa vision de la situation du conflit entre l’Ukraine et la Russie et comment les parties concernées peuvent éviter une troisième guerre mondiale. La lecture et l’examen d’un tel article apparaît nécessaire, alors que la guerre aura bientôt duré un an et que son coût humain et matériel pour l’Europe est le plus élevé depuis 1945.

Henry Kissinger, né en Allemagne le 27 mai 1923, dans un pays dévasté économiquement, politiquement et moralement par la Grande Guerre de 1914-1918, écrit :

“La Première Guerre mondiale a été une sorte de suicide culturel qui a détruit l’éminence de l’Europe. Les dirigeants européens ont marché comme des somnambules – selon l’expression de l’historien Christopher Clark – vers un conflit dans lequel aucun d’entre eux ne serait entré s’ils avaient prévu l’état du monde en 1918. Au cours des décennies précédentes, ils avaient exprimé leurs rivalités en créant deux ensembles d’alliances dont les stratégies étaient devenues liées par leurs calendriers respectifs de mobilisation. En conséquence, en 1914, le meurtre du prince héritier autrichien à Sarajevo, en Bosnie, par un nationaliste serbe a dégénéré en une guerre générale qui a commencé lorsque l’Allemagne a exécuté son plan polyvalent pour vaincre la France en attaquant la Belgique neutre à l’autre bout de l’Europe.”

Henry Kissinger aborde ensuite la question de la technologie militaire et des ravages causés par les armes modernes entre 1914 et 1918. Mis en perspective, l’ancien secrétaire d’Etat évoque implicitement ici la question de la cyberguerre, des armes nucléaires et de l’escalade de la guerre entre l’Ukraine et la Russie :

“Les nations d’Europe, insuffisamment familiarisées avec la façon dont la technologie avait renforcé leurs forces militaires respectives, se sont infligé des ravages sans précédent.”

Depuis les années 1950, alors qu’il enseignait comme universitaire à Harvard, écrivant sur la stratégie nucléaire, M. Kissinger a défini et analysé la diplomatie comme un exercice d’équilibre entre les grandes puissances, assombries depuis 1945 par le potentiel de catastrophe nucléaire et de destruction mutuelle. La capacité apocalyptique de la technologie moderne des armes, selon lui, fait du maintien de l’équilibre entre puissances hostiles, aussi difficile soit-il, un impératif primordial des relations internationales. L’ordre et la stabilité par l’équilibre des puissances est un principe fondamental de la théorie réaliste des relations internationales, dont les principaux théoriciens sont Hans Morgenthau, Raymond Aron, Kenneth Waltz, John Mearsheimer et bien sûr Henry Kissinger.

Emerge alors la question des pertes humaines, militaires et civiles, dont l’ampleur depuis le début de la guerre à l’été 1914 avaient amené en 1916 le pape Benoît XV, les dirigeants de la Triple Entente et ceux de l’Autriche-Hongrie à proposer des négociations pour mettre fin aux combats. L’année 1916 résonne avec l’année 2022.

“En août 1916, après deux ans de guerre et des millions de victimes, les principaux combattants de l’Ouest (Grande-Bretagne, France et Allemagne) commencent à explorer les perspectives de mettre fin au carnage. À l’Est, les rivaux autrichien et russe avaient étendu des palpeurs comparables. Parce qu’aucun compromis concevable ne pouvait justifier les sacrifices déjà consentis et parce que personne ne voulait donner une impression de faiblesse, les différents dirigeants hésitaient à engager un processus de paix formel. Ils ont donc cherché la médiation américaine. Les explorations du colonel Edward House, émissaire personnel du président Woodrow Wilson, ont révélé qu’une paix basée sur le statu quo ante modifié était à portée de main. Cependant, Wilson, bien que disposé et éventuellement désireux d’entreprendre une médiation, a retardé jusqu’après l’élection présidentielle de novembre 1916. À ce moment-là, l’offensive britannique de la Somme et l’offensive allemande de Verdun avaient fait deux millions de victimes.”

Cependant, en 1916 et 1917, aucune des tentatives de paix, comme celles menées par l’empereur d’Autriche Charles Ier avec pour médiateur Sixte de Bourbon-Parme, par l’homme politique français Aristide Briand en 1917 ou par le roi des Belges Albert Ier ne réussit, et toutes déclenchèrent une vague de polémiques, nourries par les nationalistes et bellicistes de chaque camp. La paix à la fin de 1916 aurait sauvé des millions de vies et changé complètement le cours de l’histoire.

Henry Kissinger déplore le faible recours à la diplomatie par les dirigeants étatiques au cours des guerres, et cite l’ouvrage de Philip Zelikow sur le sujet, portant sur la Grande Guerre de 1914-1918 : “The Road Less Traveled: The Secret Battle to End the Great War, 1916-1917“.

“Selon les termes du livre de Philip Zelikow, la diplomatie est devenue la route la moins fréquentée. La Grande Guerre a duré encore deux ans et a fait des millions de victimes supplémentaires, portant irrémédiablement atteinte à l’équilibre établi de l’Europe. L’Allemagne et la Russie ont été déchirées par la révolution ; l’État austro-hongrois a disparu de la carte. La France avait été saignée à blanc. La Grande-Bretagne avait sacrifié une part importante de sa jeune génération et de ses capacités économiques aux exigences de la victoire. Le traité punitif de Versailles qui a mis fin à la guerre s’est avéré beaucoup plus fragile que la structure qu’il a remplacée.”

Citant l’analyse faite par Philip Zelikow, Henry Kissinger veut faire comprendre au lecteur l’ampleur des risques à persister dans le refus de la voie de la diplomatie pour au contraire continuer un conflit armé lourd en pertes humaines et matérielles. Le praticien réaliste considère que le risque résultant du refus de la négociation est d’aboutir à un système politique international davantage affaibli, “traumatisé”, exposé à de nouveaux bouleversements, que celui résultant de négociations en cours de conflit. Kissinger renouvelle son soutien à l’aide apportée à l’Ukraine face à la Russie. Il partage l’idée de répondre aux actions de la Russie. Cependant, Kissinger s’inquiète de la tendance à refuser la paix et à vouloir “écraser” la Russie, sur la base des frontières antérieures à février 2014, il y a près de neuf ans. Il appelle plutôt à penser au nouvel ordre politique international, issu de la guerre.

“Le monde se trouve-t-il aujourd’hui à un tournant comparable en Ukraine alors que l’hiver impose une pause dans les opérations militaires à grande échelle ? J’ai exprimé à plusieurs reprises mon soutien à l’effort militaire allié pour contrecarrer l’agression de la Russie en Ukraine. Mais le moment approche de s’appuyer sur les changements stratégiques déjà accomplis et de les intégrer dans une nouvelle structure en vue de parvenir à la paix par la négociation.”

Henry Kissinger écrit qu’après près d’un an de conflit, le système politique européen et le système politique international ont profondément changé, l’équilibre des puissances ayant été modifié. L’ancien secrétaire d’Etat des Etats-Unis écrit que l’Ukraine est devenu un acteur politique et militaire majeur en Europe et a bénéficié d’une expérience de combat unique en affrontant l’armée russe :

“L’Ukraine est devenue un État majeur en Europe centrale pour la première fois dans l’histoire moderne. Aidée par ses alliés et inspirée par son président, Volodymyr Zelensky, l’Ukraine a contrecarré les forces conventionnelles russes qui surplombent l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Et le système international – y compris la Chine – s’oppose à la menace ou à l’utilisation par la Russie de ses armes nucléaires.”

Henry Kissinger tire les conséquences de la situation politique et militaire résultant de l’invasion du 24 février 2022. L’Ukraine a maintenant l’une des armées les plus nombreuses et mieux formées d’Europe. Kissinger abandonne sa proposition d’une Ukraine neutre, comme l’était la Finlande durant la Guerre Froide. Il reconnaît même que l’Ukraine devrait être liée à l’OTAN. En contrepartie, l’ancien secrétaire d’Etat américain considère que la ligne de cessez-le-feu devrait être celle séparant la Crimée et le Donbass russophone du reste de l’Ukraine la veille du 24 février 2022. En d’autres termes, Henry Kissinger admet la “liaison de l’Ukraine à l’OTAN”, en échange de l’acceptation du

“Ce processus a soulevé les questions initiales concernant l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN. L’Ukraine a acquis l’une des armées terrestres les plus grandes et les plus efficaces d’Europe, équipée par l’Amérique et ses alliés. Un processus de paix devrait lier l’Ukraine à l’OTAN, quelle que soit l’expression qu’elle porte. L’alternative de la neutralité n’a plus de sens, surtout après l’adhésion de la Finlande et de la Suède à l’OTAN. C’est pourquoi, en mai dernier, j’ai recommandé l’établissement d’une ligne de cessez-le-feu le long des frontières existantes où la guerre a commencé le 24 février. La Russie dégorgerait ses conquêtes de ce lieu, mais pas le territoire qu’elle occupait il y a près d’une décennie, y compris la Crimée. Ce territoire pourrait faire l’objet de négociations après un cessez-le-feu.”

Anticipant l’éventuel gel de la situation, que les combats ne produisent pas d’avancée sur le terrain ou que les dirigeants refusent les négociations, Henry Kissinger puise alors dans le droit international public et cite le régime de l’autodétermination des peuples, avec la perspective de référendums organisés et contrôlées par des organismes représentant la communauté internationale. Néanmoins, une telle solution est difficile à mettre en oeuvre et peu probable, l’Ukraine comme la Russie refusant cette option depuis 2014.

“Si la ligne de démarcation d’avant-guerre entre l’Ukraine et la Russie ne peut être atteinte par le combat ou par la négociation, le recours au principe de l’autodétermination pourrait être exploré. Des référendums d’autodétermination supervisés par la communauté internationale pourraient être appliqués à des territoires particulièrement conflictuels qui ont changé de mains à plusieurs reprises au cours des siècles.”

Conforme à la pensée réaliste des relations internationales, Henry Kissinger propose de travailler sur une nouvelle structure internationale, garante d’ordre et de stabilité. Afin de préserver l’équilibre des puissances, Kissinger recommande que la Russie ait une place dans ce nouvel ordre, comme une place avait été attribuée à la France après 1815, et à l’Allemagne après 1918 et 1945.

“L’objectif d’un processus de paix serait double : confirmer la liberté de l’Ukraine et définir une nouvelle structure internationale, en particulier pour l’Europe centrale et orientale. Finalement, la Russie devrait trouver une place dans un tel ordre.”

Sur le point suivant, la proposition d’Henry Kissinger devrait rencontrer le plus de résistance à Washington, Londres, Bruxelles et Kiev. En effet, l’influent praticien réaliste appelle à respecter le rang de la Russie dans le système politique international, en dépit de la guerre en cours, afin de rendre durable toute paix future. Kissinger rappelle le rôle positif de la Russie dans l’histoire, qu’il s’agisse dans la guerre de 1914-1918 comme entre 1941 et 1945 ou lors des négociations ayant mis fin pacifiquement à la Guerre Froide entre 1987 et 1990. Répétant son propos de mai 2022 à Davos, l’ancien secrétaire d’Etat appelle les Etats-Unis et ses alliés à ne pas chercher une défaite humiliante pour la Russie en Ukraine, car d’après lui cela pourrait aggraver la stabilité à long terme de l’Europe. Kissinger, né en 1923 dans l’Allemagne de la République de Weimar, pense certainement ici aux conditions sévères du Traité de Versailles de 1919 imposées à l’Allemagne vaincue, conditions qui ont nourri le ressentiment et le revanchisme des nationalistes allemands, la montée du nazisme, jusqu’à l’embrasement de 1939-1945. En outre, Henry Kissinger rappelle le statut de puissance nucléaire de la Russie, ce qui pour un réaliste, rend toute guerre ouverte contre un tel Etat inévitablement suicidaire.

“Le résultat préféré pour certains est une Russie rendue impuissante par la guerre. Je ne suis pas d’accord. Malgré toute sa propension à la violence, la Russie a apporté des contributions décisives à l’équilibre mondial et à l’équilibre des forces depuis plus d’un demi-millénaire. Son rôle historique ne doit pas être dégradé. Les revers militaires de la Russie n’ont pas éliminé sa portée nucléaire mondiale, ce qui lui permet de menacer d’escalade en Ukraine. Même si cette capacité est diminuée, la dissolution de la Russie ou la destruction de sa capacité de politique stratégique pourrait transformer son territoire englobant 11 fuseaux horaires en un vide contesté. Ses sociétés concurrentes pourraient décider de régler leurs différends par la violence. D’autres pays pourraient chercher à étendre leurs revendications par la force. Tous ces dangers seraient aggravés par la présence de milliers d’armes nucléaires qui font de la Russie l’une des deux plus grandes puissances nucléaires du monde.”

Henry Kissinger poursuit sa réflexion, en qualifiant le conflit actuel de compétition entre les Etats-Unis et la Russie, sur le territoire de l’Ukraine et en citant les développements actuels de l’intelligence artificielle en matière militaire. L’actuel doyen de la pensée réaliste met en garde contre une remise des clés des politiques de sécurité et de défense à l’intelligence artificielle, sans contrôle humain.

“Alors que les dirigeants du monde s’efforcent de mettre fin à la guerre dans laquelle deux puissances nucléaires s’affrontent dans un pays doté de manière conventionnelle, ils devraient également réfléchir à l’impact sur ce conflit et à la stratégie à long terme de la haute technologie naissante et de l’intelligence artificielle. Il existe déjà des armes autonomes, capables de définir, d’évaluer et de cibler leurs propres menaces perçues et donc en mesure de déclencher leur propre guerre.”

“Une fois que la ligne dans ce domaine sera franchie et que la haute technologie deviendra un armement standard – et que les ordinateurs deviendront les principaux exécuteurs de la stratégie – le monde se retrouvera dans une situation pour laquelle il n’a pas encore de concept établi. Comment les dirigeants peuvent-ils exercer un contrôle lorsque les ordinateurs prescrivent des instructions stratégiques à une échelle et d’une manière qui limitent et menacent intrinsèquement l’apport humain? Comment préserver la civilisation au milieu d’un tel tourbillon d’informations, de perceptions et de capacités destructrices contradictoires ?

Il n’existe pas encore de théorie pour ce monde envahissant, et les efforts consultatifs sur ce sujet n’ont pas encore évolué – peut-être parce que des négociations significatives pourraient révéler de nouvelles découvertes, et que la divulgation elle-même constitue un risque pour l’avenir. Surmonter la disjonction entre la technologie de pointe et le concept de stratégies pour la contrôler, ou même comprendre toutes ses implications, est une question aussi importante aujourd’hui que le changement climatique, et elle nécessite des dirigeants maîtrisant à la fois la technologie et l’histoire.

En conclusion à son article, Henry Kissinger appelle à concilier les exigences de sécurité et la nécessaire réconciliation, au moyen de la voie diplomatique.

La recherche de la paix et de l’ordre comporte deux composantes qui sont parfois considérées comme contradictoires : la recherche d’éléments de sécurité et l’exigence d’actes de réconciliation. Si nous ne pouvons pas atteindre les deux, nous ne pourrons atteindre ni l’un ni l’autre. Le chemin de la diplomatie peut sembler compliqué et frustrant. Mais pour y parvenir, il faut à la fois la vision et le courage d’entreprendre le voyage.”

En mai 2022, prenant la parole au Forum économique mondial de Davos sur le thème de l’invasion russe de l’Ukraine depuis le 24 février 2022, Henry Kissinger a plaidé en faveur d’un règlement diplomatique qui rétablirait le statu quo ante bellum, cédant la Crimée et les territoires occupés de l’Ukraine à la Russie, en échanges de garanties. Kissinger avait alors exhorté les Ukrainiens à « égaler l’héroïsme dont ils ont fait preuve avec la sagesse », arguant que « poursuivre la guerre au-delà de ce point ne concernerait pas la liberté de l’Ukraine, mais une nouvelle guerre contre la Russie elle-même ». Le président ukrainien Volodymyr Zelensky avait alors rejeté les suggestions de Kissinger, affirmant que l’Ukraine n’accepterait pas la paix tant que la Russie n’accepterait pas de rendre la Crimée et la région du Donbass à l’Ukraine.

Lire aussi : Les Etats face à l’espionnage dans le cyberespace

Henry Kissinger avait présenté sa vision de la situation en Ukraine dans un entretien accordé au magazine britannique The Spectator, publié le 2 juillet. Il s’était à nouveau exprimé lors d’un entretien accordé à la journaliste américaine Laura Secor, spécialiste de l’Iran, publié le 12 août dans le Wall Street Journal. D’après l’ancien secrétaire d’Etat, les Etats-Unis sont au bord de la guerre avec la Russie et la Chine, en raison d’une politique étrangère erratique de Washington, menée sans but clair et sans homme d’Etat clairvoyant.

Après une mobilisation partielle des réservistes débutée le 21 septembre 2022 et présentée comme achevée le 28 octobre, des rumeurs circulent sur le fait que la Russie lancerait une deuxième mobilisation en janvier/février, afin de pouvoir lancer une vaste contre-offensive en Ukraine au printemps ou à l’été.

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