Par Anthony Marcus, pour Eurasia Business News, le 19 janvier 2023

Un char de combat lourd Leopard 2A6, de fabrication allemande, 2021.

Le chancelier allemand Olaf Scholz, qui participe au forum économique de Davos a de nouveau évité de répondre à la question de savoir quand Kiev recevra les chars lourds allemands Leopard 2. L’Allemagne retarde sa décision, malgré la pression des Etats-Unis et de ses partenaires européens.

Le vendredi 20 janvier se tiendra la huitième réunion du Groupe de contact sur l’Ukraine, qui réunit environ 50 pays, à la base américaine de Ramstein en Allemagne. Le principal point à son ordre du jour est la question de la possibilité de fournir à Kiev des chars de combat lourds de fabrication occidentale.

La pression de l’OTAN

Une semaine auparavant, le 14 janvier, le bureau du Premier ministre britannique Rishi Sunak avait publié une déclaration dans laquelle il annonçait la décision de Londres de transférer 14 chars de combat britanniques Challenger 2 à l’Ukraine. Ainsi, le Royaume-Uni devient le premier pays de l’OTAN à transférer de telles armes lourdes à l’Ukraine. Conçu au départ pour affronter des blindés soviétiques, ce char britannique a été mis en service en 1998. Il a notamment été utilisé pendant la guerre en Irak à partir de 2003. La formation des tankistes ukrainiens pour utiliser ces nouveaux équipements devrait commencer dans les prochains jours.

Après la décision de Londres, toute l’attention s’est concentrée sur Berlin et les chars allemands Leopard 2, que l’Ukraine demande depuis février 2022. Étant donné que les chars sont de production allemande, l’Allemagne a le droit contractuel d’opposer son veto à leur fourniture à l’Ukraine par des pays tiers, malgré la volonté de ceux qui les transfèrent à Kiev. Actuellement, 12 pays disposent de chars de combat lourds Leopard 2, dont l’Espagne, la Pologne, la Grèce, le Danemark et la Finlande.

La décision de transférer des chars allemands ou de lever le veto sur leurs livraisons par d’autres pays peut être prise dès le 20 janvier à la suite d’une réunion à Ramstein en raison de la pression accrue des partenaires sur l’Allemagne.

Kiev demande à Berlin de fournir ses forces armées en chars lourds Leopard 2 dès le début des hostilités en Ukraine en février 2022. L’Allemagne est sous la pression d’autres pays occidentaux depuis plus d’un mois, qui réclament que Berlin fournisse des chars Leopard 2 à partir de ses réserves nationales, mais aussi à lever le veto sur leurs approvisionnements par des pays tiers.

Depuis le début du mois de janvier, la France et la Pologne exercent la plus grande pression sur Berlin et le chancelier fédéral Olaf Scholz à cette fin. Paris, selon une source locale, s’attend à ce qu’une décision sur les chars soit prise avant le 22 janvier, date de teneu d’un sommet Franco-allemand programmé pour coïncider avec le 60e anniversaire de l’accord de partenariat signé à l’Elysée par le général De Gaulle et le chancelier Adenauer. Peut-être précisément pour pousser l’Allemagne à une décision positive, le président français Emmanuel Macron a annoncé le 4 janvier la fourniture de chars légers AMX-10RC à l’armée ukrainienne.

La Pologne, à son tour, aimerait former une large coalition de pays qui possèdent des chars Leopard 2 pour leur transfert ultérieur à Kiev. La déclaration correspondante a été faite le 11 janvier par le président polonais Andrzej Duda, et quelques jours plus tard, elle a été répétée par le Premier ministre Mateusz Morawiecki, qui a ensuite confirmé l’engagement de Varsovie envers ce plan lors du forum économique international de Davos.

Dans un entretien accordée à Bloomberg en marge du forum, le Premier ministre Mateusz Morawiecki a déclaré que Varsovie s’efforçait de convaincre les alliés européens de fournir à Kiev jusqu’à une centaine de chars. Selon lui, la Pologne a réservé 14 Leopard 2 pour Kiev et attend les mêmes démarches de la part de l’Allemagne, de la Finlande et du Danemark. « Il y a quelques semaines, j’ai déjà parlé avec Olaf [Scholz] et j’ai essayé de le convaincre d’en faire plus », a souligné le Premier ministre polonais. À son tour, le président Duda qui est présent à Davos a déclaré qu’il s’attendait à ce que le chancelier Scholz annonce la fourniture de chars lors de son discours au forum mercredi 18 janvier. Mais le chancelier allemand a éludé le sujet, notant que l’Allemagne « coopère sur cette question avec ses amis et partenaires et ne fait rien seule ».

Le président finlandais Sauli Niinistö a également annoncé en janvier que le pays pourrait fournir à l’Ukraine un Leopard 2, notant que puisque la Finlande « borde la Russie et n’est pas membre de l’OTAN », ses capacités en ce sens sont limitées (l’armée finlandaise a environ 200 chars de comabt Leopard 2). Les autorités de Grande-Bretagne et de Lituanie ont également demandé à l’Allemagne de fournir des chars lourds à l’Ukraine.

Récemment, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a adressé une demande similaire au Canada. En réponse, le premier ministre Justin Trudeau a déclaré le 16 janvier qu’il n’excluait pas une telle possibilité, ce qui romprait avec la traditionnelle prudence du Canada.

Pourquoi Berlin retarde sa décision

Dès le début du conflit en Ukraine le 24 février 2022, le chancelier allemand Olaf Scholz a été accusé que l’Allemagne ne fournissait pas un soutien militaire suffisant à Kiev. Le chancelier a été critiqué pour cela tant à l’intérieur du pays qu’à l’étranger. L’ambassadeur d’Ukraine à Berlin, Andriy Melnyk, a déclaré qu’il « a l’impression que le chancelier ne veut pas approuver la fourniture d’armes lourdes, malgré l’appel du Bundestag ». En effet, le rythme et le volume des livraisons d’armes allemandes à Kiev au printemps 2022 étaient en contradiction avec ce que Berlin avait publiquement promis. En juillet, la ministre de la Défense Christina Lambrecht (qui a démissionné en janvier 2023) a reconnu que l’Allemagne ne pouvait plus fournir à l’Ukraine des armes et des équipements provenant des stocks de la Bundeswehr en raison de pénuries, mais a promis que Berlin continuerait à soutenir Kiev. En décembre, Olaf Scholz a été contraint d’admettre que la Bundeswehr était confrontée à des pénuries de munitions.

Les retards dans les livraisons d’armes à l’Ukraine étaient associés non seulement aux problèmes de la Bundeswehr, pour le réarmement duquel il est prévu d’allouer 100 milliards d’euros, mais aussi au fait que pendant des décennies, l’Allemagne a volontairement refusé d’augmenter la production d’armes (ce principe a été révisé après le 24 février 2022). Scholz lui-même a exprimé à plusieurs reprises ses craintes que la fourniture d’armes lourdes à l’Ukraine puisse conduire à une escalade des hostilités. Lors de son discours à Davos le 18 janvier, il a réitéré la thèse de la nécessité d’éviter le développement d’événements dans lesquels « cette guerre deviendrait une guerre entre la Russie et l’OTAN ». Par ailleurs, près de la moitié de la population allemande (45%) s’oppose à la fourniture de chars Leopard 2 à l’Ukraine, selon une enquête du centre sociologique YouGov, commandée par la DPA fin décembre.

Cependant, la position du chancelier Scholz est cohérente avec la position de Washington. Les États-Unis n’ont pas encore satisfait la demande de l’Ukraine pour la fourniture de chars lourds, ce qui est d’ailleurs étrange.

Selon le journal Suddeutsche Zeitung, Olaf Scholz dans une conversation avec le président américain Joe Biden a déclaré que la partie allemande était prête à fournir des chars à Kiev si Washington transférait des chars lourds Abrams à l’Ukraine. Autant dire que Berlin renvoie la balle à Washington.

Dans le même temps, les partenaires des sociaux-démocrates allemands dans la coalition gouvernementale, à savoir le Parti vert et le Parti libéral (FDP), au contraire, sont favorables à la fourniture de chars lourds aux forces armées ukrainiennes. La même position est occupée par les chrétiens-démocrates (CDU), qui représentent la plus grande force d’opposition au Bundestag. Roderich Kiesewetter, membre de la CDU au Bundestag et membre de la commission des affaires étrangères, a déclaré que Scholz s’était entouré de gens « romançant la Russie » et a exhorté le gouvernement à être moins prudent dans cette affaire.

Le 17 janvier, Boris Pistorius, ancien chef du ministère de l’Intérieur de Basse-Saxe, est devenu le nouveau chef de la Bundeswehr. Avec sa nomination, beaucoup, y compris le vice-chancelier Robert Habeck (« Les Verts »), associent la possibilité d’une solution positive à la question de l’approvisionnement en chars de l’Ukraine.

Quel est l’enjeu pour l’Allemagne ? En quoi l’histoire du XXe siècle pèse sur la décision de Berlin de fournir des chars de combat allemand à Kiev ? La réponse est simple, fournir des chars lourds Leopard II à Kiev pour combattre les forces russes serait inédit pour l’Allemagne depuis 1945. Les dirigeants russes ne manquent pas de le rappeler. Berlin va-t-il prendre le risque de faire monter l’escalade en Ukraine, au risque d’aggraver le conflit en Europe ? En raison des campagnes de désinformation et d’intoxication, il est difficile d’obtenir un chiffre précis sur les pertes militaires depuis février 2022. Toutefois, le chef d’État-major américain, Mark A. Milley, affirmait en novembre 2022 devant les journalistes du Washington Post que le conflit en Ukraine aurait causé, entre morts et blessés, près de 200 000 victimes parmi les militaires. Un total réparti à quasi-égalité entre Kiev et Moscou.

Tirer les leçons de l’Histoire

Cette guerre, inédite depuis 1945 par son ampleur (les guerres des Balkans dans les années 1990, bien que meurtrières, n’ont pas causé autant de destructions), constitue l’ultime frontière pour l’Europe, qui se retrouve à nouveau face à un carrefour : 1914 ou 1939 ? Des décennies seront nécessaires pour reconstruire les villes, les infrastructures, les routes. Plusieurs générations seront nécessaires pour réparer les blessures et les traumatismes des civils et des militaires pris dans ce conflit.

Ce conflit est une guerre par procuration entre la Russie et les Etats-Unis, deux grandes puissances nucléaires. L’Europe n’a jamais été aussi proche depuis 1945 de l’embrasement. Après son suicide raté de 1914-1918 et son suicide réussi de 1939-1945, l’Europe aura-t-elle compris la leçon de l’Histoire ? Les dirigeants et les peuples européens vont-ils choisir la négociation et le compromis, après 200 000 morts sur le sol européen en un an, ou choisir l’escalade et l’aggravation de la situation, au risque de destructions plus massives ? D’autres choix aurait-il pu être faits entre 2014 et février 2022 ?

Lors de l’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980 et de la chute du mur de Berlin en 1989, les dirigeants soviétiques et européens ont réussi à mener pacifiquement cette transformation géopolitique. Des erreurs ont été commises dans les années 1990 et 2000, mais la voie de la diplomatie est toujours possible, afin de limiter les destructions et de sauver ce qui peut encore l’être. Seul un européen peut le comprendre. Les pères de mes arrière-grand-pères se sont battus pour la France sur le front durant la Première guerre mondiale, de 1914 à 1918. Leurs épouses ont souffert des privations. Un de mes arrière-grand-pères a défendu la France en 1940 puis a été fait prisonnier avec ses compagnons d’armes en Allemagne, où les nazis les ont torturé. Il rentra en France en 1944. Sa femme, mon arrière-grand-mère, n’eut pas d’autres choix que de faire face seule, avec un enfant à charge. Mes grands-pères ont souffert de la faim, des bombardements et de l’occupation.

Ecrire ces lignes est difficile. Les pertes humaines depuis février 2022 sont tragiques, comme celles des civils du Donbass depuis 2014. Des crimes de guerre ont été commis. Le conflit entamé en Ukraine en 2014 est une guerre civile entre Russes et Ukrainiens, peuples autrefois unis. Des centaines de milliers de familles mixtes ukraino-russes sont déchirées. Des civils meurent chaque jour. Après presque un an de guerre de haute intensité, que faire ?

Lire aussi : Henry Kissinger : “Comment éviter une autre guerre mondiale”

Henry Kissinger, né en Allemagne le 27 mai 1923, dans un pays dévasté économiquement, politiquement et moralement par la Grande Guerre de 1914-1918, écrivait en décembre 2022 :“La Première Guerre mondiale a été un suicide culturel qui a détruit l’éminence de l’Europe. […]”

Le choix que doit faire l’Allemagne aujourd’hui est d’une grande force symbolique. Le pays qui a déclenché deux guerres mondiales au XXe siècle et commis des crimes de guerre et des crimes contre l’Humanité doit maintenant choisir entre promouvoir l’arrêt des combats auprès des parties belligérantes ou alimenter l’escalade en envoyant des chars lourds à Kiev. Berlin doit-il se contenter d’envoyer des armes défensives en Ukraine, ou doit-il faire le choix d’envoyer des armes lourdes offensives ? Les Etats européens membres de l’OTAN doivent comprendre que vaincre ne se fait pas à n’importe quel prix. Le prix d’une victoire sur la Russie serait très lourd. La Russie, puissance dotée de l’arme nucléaire, a exposé ses objectifs de guerre à plusieurs reprises, dont notamment, la neutralité de l’Ukraine et sa non-admission dans l’OTAN. Un conflit généralisé est possible. Les Européens, comme les Russes, ne s’en remettraient pas. La civilisation européenne, durement frappée au XXe siècle, ne s’en relèverait pas. Les Etats-Unis, comme en 1914-1918 et en 1939-1945, en seraient les grands gagnants. L’Histoire se fera dans les prochaines semaines, les regards des peuples du monde tournés vers l’Europe.

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